Les vacances de Noël approchaient, et à lécole, chez les élèves comme chez les profs, on déteste cette période entre la toussaint et Noël, car elle est longue, et le changement de saison narrange rien. On ma cent fois demandé « Are you looking forward to it ? » en parlant des vacances que jaurais le Bonheur de passer. Mais en fait, non, je nattendais pas vraiment avec impatience, je nattendais simplement pas ; je vivais dans linstant, pour moi et mes passions, et je prenais le temps daller lentement. A une soirée dans un pub (une soirée « guitare acoustique » si vous voulez tout savoir), un type sest présenté au trio que nous formions (Ale, Mathilde et moi-même) et a engagé la discussion. Tan était interne au service de réa de lhôpital de Hull et aussi urgentiste, cela dépendait des besoins. Il était passablement saoul, et la seule chose dont il était certain était que Hull était une ville malfaisante, une prison dont on ne peut pas séchapper, un piège à loups tendu sur la population. Nous lui avons bien fait part de notre surprise, mais il affirmait quil suffisait de connaître les « bonnes » personnes pour être pris dans la nasse. Cest à lui que lon doit la phrase « Run away from this city ! », qui nous a bien fait rire. Hull est réputée être la ville où lon vit le moins bien en Angleterre. Je ne nierai pas que ce nest pas ma ville favorite, mais il faut noter que tout de même, il est possible dy vivre assez correctement, en dépit de la pauvreté des activités que lon peut y pratiquer. Le retour était long et éprouvant, et je ne me sentais pas très bien ce jour-là (une vilaine maladie maligne, qui a démontré sa toute-puissance sur moi les jours suivants, et qui sest calmée peu après Noël), et le lever à six heures na rien arrangé. Prendre lavion nest jamais une partie de plaisir, car un aéroport est un labyrinthe jonché de panneaux quil faut bien suivre, tout en noubliant pas de triompher des quelques épreuves proposées par un Dédale parano. Enfin arrivé à bon port, tout commença avec des retrouvailles émues avec ma mère et mon petit frère. Je parlais plus avec lui que pendant mes études, grâce à la Toile, et il nous est arrivé de passer trois mois sans se voir et en se parlant peu au téléphone. Mais là, dun aveu commun, nous nous étions manqués plus quà laccoutumée. Je ne me suis pas senti étranger ni « ultra-franchouillard ». Si, jai frémi plusieurs fois en voyant les gens conduire du « mauvais côté », et croyez-moi, quand vous êtes dans une voiture, ça fait très bizarre. Jai observé de légers changements, mais lambiance était la même. Même paumé dans une foule, je men sortais. Jai vécu une avalanche de questions souvent teintées de clichés, et javoue avoir été très fatigué dy répondre Après une petite semaine en famille, je me suis offert une semaine en Savoie avec des amis. Jai cru revivre. Il était très dur de se soustraire à lappel dun bon éclat de rire, et jai compris ce qui me manquait tant là-bas. Il me manque les amis dici, auxquels je suis trop attaché.
Je suis obligé de laisser une liste de ceux que jaurais vraiment aimé voir : Guillaume (Le taré de dessin), Guillaume (Lironique), Elodie, Erwan, Isabelle, Marylise, Vincent, Charlène, William, Gaétan, Mathilde, Mathias, Michaël (lami denfance), Michaël (Le Kwak), Uriel, Natacha Et dautres.
Il m'est arrivé bon nombre de choses depuis la dernière fois que j'ai raconté les fragments de ma vie ici. Ce chapitre est juste consacré à des anecdotes diverses, des anecdotes dans les écoles en particulier. D'aucuns savent déjà ce qui m'est arrivé, tant pis pour eux, sautez un chapitre les amis !
Kelvinhall
Que dire à propos d'une école sans problèmes ? Que tous les élèves habitent dans mon quartier et que je les croise à chaque occasion?
Sidney Smith
Je vais dans cette école le mardi matin, j'y passe deux heures avec des équivalents de troisième (14 ans en général) puis, comme cette école est bien loin de mes pénates, je travaille, lis ou traduis dans la salle des profs. Les bibliothécaires sont des inconditionnelles, leur bureau étant stationné là. En général on discute pas mal. Mais quand je travaille, le rire caquetant de l'une d'elles (qui veut écrire mais ne le fait pas) m'exaspère. C'est le genre de rire vulgaire, qui résonne comme la voix rauque d'une pintade. Je ne vous fais pas de dessin, je pense que vous aurez compris que c'est un bonheur quand elle part ranger quelque chose à la bibliothèque. Cela dit elle est sympa.
Pickering
Là, j'ai fait la connaissance du chef du département des langues, Mr Antonio Ganfornina. Nous discutions paisiblement lorsqu'une élève est venue demander au professeur qui j'étais (ô suprême indélicatesse !) alors même que nous conversions, français et espagnol mêlés. Le professeur l'a gentiment rabrouée une ou deux fois mais alors que la turbulente revenait à la charge, il s'est écrié « But can't you see he's my son !? » (Mais tu vois pas que c'est mon fils?!) Je suis donc devenu le fils d'un espagnol, très étrange à mon goût, ça ressemble trop à un 'père d'adoption'. La rumeur s'est répandue dans tout le collège, et maintenant j'ai l'air fin... toujours à démentir ma paternité supposée...
St Mary's College
Ca c'est mon lycée. Agréable d'avoir un jour tel que le jeudi : j'ai des plus grands le matin aux plus petits l'après midi. Et le matin, c'est St Mary's ou j'enseigne toutes sortes de choses sérieuses aux terminales... Auriez-vous imaginé que je fasse des recherches sur le LSD pour expliquer ce que c'est à des élèves? Moi non plus. L'anecdote de l'établissement, c'est un retard chronique que j'avais. Sur mon emploi du temps donné par ma mentor de Kelvinhall était mentionné St Mary's : 9.30-11.30. Fort bien ! Une fois, je suis arrivé vraiment en retard – dix minutes, pour tout dire. Et la prof me dit 'T'es vraiment en retard Mathieu !', ce à quoi je réponds 'En effet, dix minutes, excuse-moi Anna...' Et elle m'explique que le cours commence à 9h15 ! Ouh là ! J'étais rouge de honte, mais en même temps, je ne pouvais pas savoir... (Rétrospectivement, je me suis fait la remarque que même quand j'arrivais en avance, les élèves étaient déjà assis...)
Appleton Primary School
Une école primaire, c'est sacrément bordélique ! Plusieurs fois je n'ai pas eu cours ! Les gamins sont fascinés par la langue, c'est complètement fou... Je leur ai lu une petite histoire en français (la chenille qui fait des trous, c'est un livre pour enfants célèbre en Angleterre) et ils étaient comme hypnotisés, ils posent des tas de questions, pas comme les collégiens un peu mous... Après que je leur ai lu l'histoire, ils m'ont applaudi. Applaudi comme personne. C'était presque plus que le théâtre, parce que l'histoire, personne ne m'avait aidé à la mettre en scène ni à la canaliser par ma voix, j'étais seul, vous imaginez? Un one-man-show de 10 minutes devant des gamins de sept ans... C'est la plus belle récompense que mes écoliers m'aient donné : des applaudissements et des sourires.
Sir Henry Cooper
On me dit toujours « Oh, Henry Cooper, ça doit être sacrément dur. » Bah non. La même chose est proférée sur la qualité de Sydney Smith, mais là encore, c'est une erreur. Ma bête noire est Pickering, où les élèves se soucient peu de réussir, bien que le collège ait une excellente réputation, usurpée je pense. Le vendredi est synonyme d'extrême Nord, autant que le mardi est synonyme d'Ouest. Une demi heure de vélo, et je suis à l'école. Avec une prof qui est aussi sûre de son français que moi de mon espagnol, c'est à dire qu'elle est bonne mais qu'elle fait des tonnes de fautes. Elle est en formation, donc je l'aide parfois (c'est amusant de prendre les mêmes questions que je pose aux élèves et de les pousser à l'extrême) à pratiquer l'oral. Nous avons ensemble une classe très sympa, où les élèves sont responsables ; on peut laisser portefeuilles et affaires dans la salle, rien ne leur arrivera. La récré voit les élèves s'activer à faire du thé pour tout un chacun, et c'est chacun son tour pour la vaisselle. Extra.
Newland School for Girls
Bah ouais, j'ai un collège de filles (public, qui l'eût cru !) dans lequel j'ai une petite classe. Et, comme le mardi, si je fais les trajets complets, je reste 10 minutes à la maison avant de repartir. Donc je préfère mon habituel sandwich et ce qui va avec, salle des profs et tutti quanti. Un jour d'octobre, je dessinais un arbre dans la cour de l'école, par pur intérêt pour mon crayon et mon papier, et tout le monde me demandait qui j'étais. Chaque adulte qui passait devant moi n'y manquait pas... et quand j'ai demandé au professeur qui m'a en charge, il m'a simplement répondu qu'un pédophile avait sévi dans les environs ! Craignos ! Et que comme j'avais oublié de prendre mon badge de visiteur, en vigueur dans cette école, je pouvais être n'importe qui... (remarque d'Isabelle : un pédophile a-t-il un quelconque intérêt à dessiner des arbres pour assouvir ses passions?) Et une dame de l'administration, plus positive, m'a dit que j'aurais pu également être le petit ami d'une des élèves, fait strictement interdit dans l'enceinte de l'école.
C'est l'heure de quitter ce chapitre et d'aller au suivant. Plus tard, donc !
Je
suis heureux, mais je ne sais pas comment le raconter. Parce que
dire pourquoi je suis heureux m'est carrément impossible :
c'est une somme de choses trop énorme pour tenir ici. Que dire
alors? J'ai toujours l'impression d'y aller de mes gros sabots
balourds, et de vous asséner des grosses vérités
parfois marrantes et parfois évidentes... Les protagonistes
d'aujourd'hui, Ale et Mathilde, sont aussi des assistantes. Ale,
c'est Alejandra, une chilienne un peu fofolle qui ne sait pas faire
du vélo. Mathilde, en bonne franchouillarde (et bretonne), est
fan du Soldat Louis. Nous nous baladions en ville et soudain, nous
passâmes près d'une église. Il y avait de la
lumière, et des choeurs résonnaient (en effet c'était
choir time...) ; nous sommes donc rentrés pour écouter
les enfants de coeur et l'orgue résonner de concert. Et nous
sommes tombés sur une vraie messe, avec sermon, blablabla et
tout ce que vous pouvez imaginer. Et bon, on était rentrés
en plein milieu de la cérémonie, sortir aurait été
impoli et bruyant. De plus, y'avait quand même ces choeurs (le
plus magnifique étant un choeur de Purcell réellement
magnifique, à en faire tomber les cerises des arbres). Mais
vous ne devinerez jamais le thème de la messe... la mort et le
souvenir des disparus, et le deuil. Ce voyage (et ce blog) se
transforment dangereusement en psychothérapie... Et, à
la fin de la messe, nous avons tous été invités
à placer une bougie près de l'autel, brûlant de
« la flamme sacrée », censée
représenter une personne dont nous avons (ou pas) fait le
deuil. Evidemment, je ne pouvais pas penser à quelqu'un
d'autre qu'à mon père... et ce n'était donc pas
dur de placer la bougie, et de l'abandonner là, tremblotante
dans le silence. C'est réellement dramatique... Mais en dehors
du discours judéo-chrétien qui m'attire toujours aussi
peu, ce petit moment m'a reposé, calmé, et je me
sentais plus en paix vis à vis de mes racines et du lieu
« Angleterre ». Et puis nous sommes sortis et
avons repris notre programme : aller voir les feux d'artifice de la
« Bonfire Night », célébration
d'un attentat avorté sur la personne du gouvernement
britannique. Rien ne nous prédisposait à assister à
un tel spectacle. Je m'attendais au feu d'artifice moyen du 14
juillet, mais ça n'avait rien à voir.
C'était
féérique. Combien de fois j'ai cru voir le bouquet
final? Six, sept peut être. Et c'est là, en pleine
béatitude, que j'ai eu l'idée d'écrire ce
chapitre. J'ai trouvé ce qui ne pouvait être dit. C'est
trop petit et trop éphémère pour être
attrapé, comme une étincelle de feu d'artifice. Ce sont
de petits plaisirs, de petits instants de plénitude. Comment
raconter un feu d'artifice? Comment raconter la féérie
de chaque étincelle? Je ne le peux pas, je n'ai pas assez de
délicatesse pour cela. Et nous en venons aux oeufs. Il y a
quelque jours, je faisais une omelette aux pommes de terres frites,
oh, que c'est franchouillard comme plat... et en me saisissant d'un
oeuf, il m'a explosé dans la main. Trop fragile. Je ne suis
pas assez délicat avec ma vie, j'essaie de la saisir dans ma
main puis dans la poële de ce blog, pour enfin vous la servir.
Mais je ne sais pas faire. Tous ces moments que je vous livre, ce ne
sont que des étoiles de jaune d'oeuf répandues ici. Et
qui sont censées représenter des feux d'artifice.
Après
le feu d'artifice, Ale, Mathilde et moi sommes allés manger un
Fish'n'Chips, sauf qu'Ale n'aime pas le poisson et Mathilde était
plus séduite par le poulet. Puis nous sommes allés au
pub pour continuer à discuter. C'est peu intéressant,
banal pour vous peut-être mais pour moi, c'était un
petit moment de bonheur.